Thierry Schmeltz – Sur le mot d’esprit

Psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris
Conférence à l’Institut Universitaire Européen Rachi
Troyes – 24 mars 2025

Pourquoi consacrer une séance sur le mot d’esprit dans un séminaire psychanalytique ? Entrerait-il lui aussi dans le tourbillon des formations de l’inconscient ? Serait-il une manifestation particulière de la psychopathologie de la vie quotidienne ? Se rangerait-il dans une catégorie voisine du lapsus, de l’oubli, du ratage, de la maladresse ou encore de l’acte manqué ? Toutes ces questions peuvent en effet légitimement se poser si l’on rapporte le mot d’esprit à une simple facétie spirituelle ou à une banale plaisanterie. Du coup, une nouvelle question se pose, cette fois-ci de l’autre côté de la lorgnette : qu’en serait-il de l’inconscient sans les mots ? Ou plus exactement : qu’en serait-il du repérage des manifestations de l’inconscient sans la possibilité de recourir aux mots ?

Au fond, les drôles de tour de l’inconscient (pour reprendre l’intitulé générique de ce séminaire) ne passent-ils pas par le langage en se formant à partir de « boucles de rétroaction » (terme que j’emprunte au discours des neurosciences) qui s’étayent sur des traces psychiques ou sur des représentations préconscientes ou typiquement inconscientes ?

Bien entendu, je ne vais pas développer ici le schéma de circulation de ces « boucles de rétroaction » mais il me semble néanmoins important de les évoquer, d’une part parce qu’elles font image, d’autre part parce qu’elles engagent une dimension fondamentale de la psychanalyse. Je veux parler du processus d’après-coup. C’est un repère essentiel. Donc, le premier point introductif de mon propos sera de dire que la psyché fonctionne sur le modèle de l’après-coup. Un fait psychique involontaire ou un acte incontrôlé qui se produit au temps actuel a toujours à voir avec quelque chose qui s’est manifesté avant. Le temps actuel porte l’après-coup remanié d’un temps antérieur.

Alors, disons-le tout de suite : le mot d’esprit est un détour de l’inconscient. De ce point de vue, il est en étroite parenté avec les mécanismes de formation du rêve. En le posant de cette façon, c’est-à-dire en posant le mot d’esprit en tant que principe ou en tant que système psychique, ça nous permet de faire le distinguo entre une émergence inattendue et parfois surprenante d’un processus inconscient, l’impromptu, et un produit plus secondarisé, c’est-à-dire plus consciemment élaboré dans un but comique comme, par exemple, la production d’une histoire drôle ou d’une chronique humoristique. Je m’attacherai donc ici à tenter de définir la fonction du mot d’esprit dans une causalité psychique inconsciente sans entrer dans le détail des techniques et méthodes de production de l’effet comique recherché. Au nom de cette distinction, je rappellerai deux postulats que Freud a développés dans un ouvrage de 1905 que les premières traductions françaises ont titré : Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905c). Juste une parenthèse pour préciser que l’équipe de Jean Laplanche (éminent psychanalyste, aujourd’hui disparu) qui a piloté la traduction intégrale en français et la publication des Œuvres complètes de Freud a finalement repris la proposition de Lacan pour traduire le Witz freudien non plus comme « mot d’esprit » mais comme « trait d’esprit ».

Ça n’a peut-être l’air de rien, ça peut apparaître comme un simple pinaillage sémantique, mais cette petite nuance lexicale change en fait tout le point de vue. Car elle met tout à coup l’accent non plus seulement sur « le mot » en tant qu’unité signifiante et symbolique mais sur « le trait ». Trait dont le sens étymologique (lat. tractus : « tirer ») renvoie à l’idée d’action, de mouvement, c’est-à-dire de processus. Cette notion de processus, notamment processus de pensée mais pas seulement, en signale le ressort pulsionnel qui ouvre au fonctionnement associatif et plus largement à toute l’organisation arborescente de la vie psychique. Ce qui n’est tout de même pas rien. Alors là, je vais devoir assumer une petite contradiction car en dépit de ce que je viens de vous dire, je vais utiliser ce soir les expressions de mot d’esprit, de trait d’esprit et de Witz un peu comme des équivalents, par souci de simplicité et de compréhension et afin éviter la lourdeur et les effets désagréables de répétition. Je ferme la parenthèse.

Quels sont donc les deux postulats freudiens ?

  • Le premier marque la dimension défensive immédiate du trait d’esprit. Son but premier n’est pas tant de susciter la réaction d’autrui que de soulager un état de tension interne. Premier postulat, donc : le Witz assure une fonction anti-traumatique. Je reviendrai sur cette question du trauma qui est aussi en lien avec la question du sexuel et donc avec la question de l’inconscient.
  • Le second postulat découle du fait que la formation et l’énonciation du Witz utilisent certains mécanismes analogues au rêve comme la condensation, le déplacement et la déformation. Il y a cependant une différence essentielle, à la fois topique et économique. Car si le rêve est le produit déguisé d’un retour de refoulé, le trait d’esprit a a contrario cette particularité de s’épargner un refoulement. C’est-à-dire que le trait d’esprit résulte de l’élaboration inconsciente d’une pensée préconsciente, c’est-à-dire non refoulée mais pas totalement consciente non plus. Cela permet à la fois de s’éviter des dépenses de refoulement et de s’exonérer du coût des résistances qui lui seraient afférentes. Ainsi, le second postulat pose non seulement que le Witz fait l’économie d’une dépense psychique devenue inutile mais qu’il peut apporter de surcroît, selon certaines conditions, un gain de plaisir. Cette affaire est donc doublement bénéfique au plan psychique !

Alors avant de développer ces différents aspects, je voudrais faire une remarque pour souligner que l’abord de cette thématique d’ensemble qui relie le trait d’esprit, le comique et l’humour constitue une sorte de bizarrerie dans le corpus freudien. Freud y reviendra assez peu dans le reste de ses publications, en dehors du bref article de 1927 sur L’humour (1927d) et il n’apportera pratiquement aucune révision significative du « Mot d’esprit » au fil des quatre éditions qui se sont succédées entre 1905 et 1925. Il existe par ailleurs un autre texte que Freud a écrit avec David Oppenheim en 1911 qui s’intitule Rêves dans le folklore (1958a) où l’effet comique étudié est essentiellement produit par des histoires obscènes. Ce texte n’a pas été publié du vivant de Freud (non pas à cause de l’obscénité des scènes rapportées mais parce qu’Oppenheim a commis un crime de lèse-majesté en quittant Freud pour rallier Alfred Adler). L’investigation du Witz restera donc assez marginale et son exploration ne donnera naissance à aucun concept métapsychologique majeur. En revanche, cette étude nous éclaire sur un mode de fonctionnement spécifique de l’appareil mental et Freud démontrera à travers son travail sur l’humour que la fonction du surmoi peut être bienveillante et consolatrice, c’est-à-dire protectrice, et non plus exclusivement tyrannique et punitive.

D’où vient donc l’intérêt de Freud pour le Witz ?

Un peu d’histoire…

En 1887, Freud a alors 31 ans, il vient d’être élu membre de la Société médicale de Vienne et il fait la connaissance d’un jeune médecin berlinois, Wilhelm Fliess, avec qui il va entretenir pendant une quinzaine d’années une vive amitié. Durant tout ce temps, Fliess va être investi par Freud comme un véritable alter ego, une sorte de miroir réflexif.

C’est la nature de leur correspondance, caractérisée par une profusion assez remarquable en nombre de lettres (287) et de manuscrits (18), qui montre la richesse et la profondeur de leurs échanges à propos de leurs travaux scientifiques respectifs ; Fliess plutôt sur le versant biologique et physiologique, Freud plutôt sur le versant neuro-psychique bien qu’il sera souvent question d’une articulation entre les deux. C’est d’ailleurs de cette proximité scientifique que naîtra en 1895 ce formidable manuscrit qui représente sans doute le principal texte fondateur de la psychanalyse. Freud écrit ainsi à Fliess (lettre du 27 avril 1895) qu’il est totalement absorbé par l’écriture d’un essai de « psychologie à l’usage du neurologue ». Nous ne disposerons de la première traduction française de ce texte, véritable contribution neuroscientifique, paru sous le titre Esquisse d’une psychologie scientifique, qu’en 1956, c’est-à-dire un peu plus de soixante ans après sa publication originale en allemand. Ce texte inaugural intègre déjà tous les éléments précurseurs de la future métapsychologie freudienne, qu’il s’agisse de l’expérience de satisfaction, des processus primaire et secondaire, des traces mnésiques, de la conscience de rêve, de la contrainte hystérique, des mécanismes de défense, de l’altération de la pensée par l’affect, etc. La plupart de ces éléments sont concernés par le processus du trait d’esprit.

C’est donc au fil de ces échanges épistolaires que Fliess mettra la puce à l’oreille de Freud quand il lui fait remarquer que le récit de ses expériences et de ses découvertes psychanalytiques, notamment à partir de l’étude des rêves, est souvent assorti d’une quantité non négligeable de plaisanteries ou de jeux de mots, pas toujours selon Fliess du meilleur goût !

Voilà qui donne à Freud l’occasion de réaliser que le Witz est inhérent à l’activité psychique inconsciente et qu’il opère par nécessité comme un jaillissement. On perçoit déjà la valeur défensive du trait d’esprit. C’est en faisant l’hypothèse d’un lien entre le Witz et la théorie du spirituel et du comique que Freud s’intéresse de plus près aux histoires drôles, en particulier aux histoires juives qu’il va « collectionner » comme il l’écrit à Fliess (cf. lettre 131 du 22 juin 1897), pour tenter d’en saisir les ressorts latents derrière le contenu manifeste du récit. On retrouve ici la méthode de déchiffrage du rêve à l’étude duquel Freud s’est attelé.

Dans la même période, Freud va s’intéresser aux travaux de Theodor Lipps. Theodor Lipps était un universitaire allemand, philosophe et psychologue contemporain de Freud, à qui on doit la définition de la notion d’empathie mais qui a surtout travaillé sur le concept d’inconscient qu’il considérait comme la base générale de la vie psychique, se rapprochant ainsi des propres conceptions freudiennes de l’époque. Lipps avait publié en 1898 un ouvrage intitulé Comique et humour qui sera l’une des références principales de Freud pour son travail sur le Witz.

C’est donc en 1905 que parait Le trait d’esprit et sa relation à l’inconscient (ce titre constituant la dernière traduction choisie pour la publication des Œuvres complètes en français) en même temps qu’un autre ouvrage de Freud extrêmement déterminant intitulé Trois essais sur la théorie sexuelle. Il faut noter que la simultanéité de rédaction de ces deux œuvres est une indication assez claire du rapport étroit que le Witz et le sexuel entretiennent dans l’esprit de Freud. Ces publications suivent de quelques années la parution en 1900 de cet autre monument psychanalytique que constitue L’interprétation du rêve dans lequel Freud démontre que la formation du rêve répond à une tentative de satisfaire un désir inconscient, de nature le plus souvent sexuelle.

Je vous disais tout à l’heure que le trait d’esprit a à voir avec la question du traumatique. Eh bien, nous y sommes ; le sexuel et le traumatique ont partie liée si je puis dire.

Qu’est-ce qui fait trauma ? Le trauma c’est une attaque du narcissisme. Il résulte de l’afflux en excès d’excitations internes qui déborde les capacités de l’appareil mental à les réduire en quantités supportables et à les transformer en contenus psychiques représentables. Pour se protéger le moi fait appel à diverses modalités défensives en fonction des potentialités psychiques singulières et prévalentes de chaque individu. Parmi ces mesures défensives le Witz peut occuper une place à côté du refoulement, du déni, du clivage, de la projection ou de la décharge directe par le recours à l’agir. L’appareil psychique cherche à tout prix et par tous les moyens à éviter le prolongement de ce que Freud appelle un vécu de déplaisir ; déplaisir qui correspond en fait à une douleur du narcissisme. Avec le trauma et le sexuel, on se trouve à l’interface du corps et de la psyché. Ce qui nous ramène à la conception de la pulsion que Freud a définie comme un concept limite entre deux domaines a priori hétérogènes, à savoir le psychique et le somatique. Pour Freud, la pulsion représente « la mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de sa liaison au corporel. » (Pulsions et destins des pulsions, 1915c). Cette « exigence de travail qui est imposée au psychique » nous renseigne sur l’état de nécessité dans lequel se trouve la psyché d’abolir toute émergence pulsionnelle qu’elle considère comme une menace ou un danger, c’est-à-dire comme un risque traumatique. Il s’agit donc pour l’appareil psychique de rétablir le statu quo antérieur dans la mesure où « le système nerveux, nous dit Freud, est un appareil auquel est impartie la fonction d’écarter les excitations à chaque fois qu’elles l’atteignent, de le ramener à un niveau le plus bas possible ; il voudrait même, si cela était faisable, se maintenir rigoureusement dans un état de non-excitation. » (Freud, 1915c)

Par conséquent, ce qui est visé c’est un changement de régime psychique ; changement nécessité par une sollicitation pulsionnelle qui vient jouer les trouble-fête et qu’il faut impérativement maitriser. L’une des conséquences que nous pouvons tirer de cette conception du fonctionnement de la psyché, c’est que tout « travail psychique », quel qu’il soit, s’apparente à un processus de transformation de l’économie pulsionnelle. Le Witz y apporte aussi sa contribution du fait qu’il se rapproche du travail d’élaboration onirique en s’étayant sur le langage et en condensant les mots, par exemple, pour former des mots composites ou bien pour jouer avec l’équivoque, l’allusion, la métaphore, ou encore en utilisant l’inversion ou le double sens des mots. Ici, la condensation, c’est-à-dire l’emploi du même matériel psychique pour signifier autre chose, est le procédé auquel sont subordonnés tous les autres. Comme dans le rêve, le déguisement permet ainsi au trait d’esprit de contourner le barrage de la censure en s’épargnant des dépenses de refoulement, d’inhibition ou de répression, et en s’exonérant de tout jugement critique, de sorte que tout le processus constitue in fine une source de plaisir. Le déplacement qu’opère le trait d’esprit prend l’autre à contre-pied à la suite de la construction d’un raisonnement plus ou moins tendancieux ; ce qui est l’un des ressorts habituels de l’effet comique.

Le mot d’esprit n’est, pas plus que le rêve, une fin en soi mais un moyen pour libérer des tendances, sexuelles ou agressives, qui seraient d’ordinaire retenues si elles ne se présentaient pas dans des formes modifiées et travesties. Autant pour le rêve que pour le mot d’esprit, il s’agit de dire une vérité, la vérité du sujet, sans l’énoncer en tant que telle. Mais à la différence du rêve que Freud considère comme un produit psychique « égoïste et asocial », le trait d’esprit a ce caractère d’être la plus sociale de toutes les activités psychiques. Il faut dire que le trait d’esprit ne peut s’inscrire que dans l’altérité. Il faut être au moins deux !

Si pour Freud, l’esprit « permet la satisfaction d’un instinct (le lubrique et l’hostile) en dépit d’un obstacle qui lui barre la route », c’est-à-dire la censure interne (Freud, 1905c, p. 163-164), les sources de plaisir que le moi cherche à atteindre, ou plus exactement à retrouver, sont celles qui sont issues des expériences premières, là où l’absence de censure et de refoulement permettait à l’infans de donner libre cours à toutes ses tendances pulsionnelles. C’est une façon de dire que le Witz résulte d’un effet d’après-coup, c’est-à-dire de la reviviscence de certaines fixations psychiques issues du vécu et des théories sexuelles infantiles du sujet.

Une anecdote personnelle, un peu grivoise, à titre d’illustration. Bien entendu, cela reste entre nous :

Tout récemment, une collègue veut inscrire mon nom sur une feuille d’émargement. Elle m’interpelle : « Je ne sais plus s’il y a un « T » ou pas dans ton nom ». Je m’entends lui répondre tout de go : « Bien sûr qu’il y a un « T » ! Pourquoi voudrais-tu me raccourcir ? » La collègue saisit immédiatement l’allusion phallique et me dit avec un léger sourire un brin provocateur : « Je ne cherche pas à te raccourcir mais je ne voulais pas non plus en rajouter car il y a déjà beaucoup de consonnes ! » Je lui rétorque du tac au tac : « Tu ne voulais sans doute pas me raccourcir mais tu ne tenais pas non plus à me rallonger ! »… Bref, la suite de l’histoire n’est pas la partie la plus intéressante mais cette scène montre quoi ? Elle montre que la parole est d’abord une métaphore du corps, en l’occurrence du corps pulsionnel et sexué. « Quand l’humour est à l’endroit, le sens sexuel, celui qui fait rire, se dissimule sous les dehors d’une phrase manifestement innocente » écrit Jacques André. Le Witz est ainsi un discours qui prend pour objet apparent le langage mais qui parle en fait du corps. Un mot fait rire ou sourire lorsqu’il se produit un ravalement de l’esprit au corps et en appelle au corps érogène ou au corps souffrant. Un corps qui chute par exemple peut faire rire… C’est là que l’on voit tout le paradoxe de l’idée spirituelle dont une certaine tendance cherche à faire condescendre la noblesse de l’esprit à la trivialité voire à l’obscénité du corps. Il n’y a pas une phrase, pas une parole, aussi technique ou intellectuelle soit-elle, qui, en fonction du contexte des interlocuteurs, ne puisse revêtir un double sens sexuel. Et aucun autre élément de sens que le sexuel n’est susceptible de s’emparer ainsi de la parole tout entière. La psychanalyse repose sur cette complicité de la parole et de la vie sexuelle.

La dimension érotico-narcissique du « travail de l’esprit » vise donc à satisfaire l’exigence pulsionnelle afin de garantir l’intégrité narcissique et de trouver l’occasion d’un gain de plaisir. On va retrouver cette disposition dans le « travail de l’humour » que Freud définit comme un mécanisme de défense contre la douleur et la souffrance. Autant le moi peut chercher dans certaines situations à s’abandonner comme dans les affections mentales, parfois jusqu’au point de disparaître, autant il peut chercher à s’accroître et à triompher par le recours à l’humour. « L’humour, écrit Freud, n’est pas seulement libérateur, il y a en lui un aspect grandiose et exaltant, manifestement lié au triomphe du narcissisme, à l’invulnérabilité du moi. […] Le moi se refuse à se laisser entamer, à se laisser imposer la souffrance par les réalités extérieures, il se refuse à admettre que les traumatismes du monde extérieur puissent le toucher ; bien plus, il fait voir qu’ils peuvent même lui devenir occasions de plaisir. » (L’humour, 1927d, p. 402). Par conséquent, l’humour ne se résigne pas, il défie. Jusqu’à parfois défier la mort qui représente la blessure narcissique par excellence.

Vous connaissez sans doute l’histoire du condamné qui est mené un lundi à la potence et qui lance à la cantonade : « La semaine commence bien ! »

Si Freud était un homme extrêmement rigoureux, il ne manquait pas d’humour. Sa correspondance en atteste. Par exemple, lorsqu’il se décide sous les persécutions répétées et la menace nazie à quitter l’Autriche en juin 1938 pour s’exiler à Londres, les autorités du Reich, pour le laisser partir, exigent de lui qu’il signe une déclaration certifiant qu’il n’avait fait l’objet d’aucun mauvais traitement. Bien entendu, il s’exécute par obligation, mais il ajoute à la main ce commentaire aussi cocasse qu’audacieux : « Je puis cordialement recommander la Gestapo à tous » !

L’humour repose donc sur le langage, sur la dimension symbolique du langage, c’est-à-dire sur l’écart entre le mot et la chose. Mais certaines conditions psychologiques abolissent parfois ce jeu nécessaire entre le mot et la chose. Par exemple, la psychose supprime cet écart ; elle prend le mot au pied de la lettre, elle abroge l’axe de la référence qui relie le langage au monde.

Un jour, je reçois en séance un patient psychotique qui me dit avoir été interpellé dans la rue par des militants d’une association caritative. Il s’agissait d’une campagne de prospection de nouveaux donateurs pour lutter contre la pauvreté. Il est interloqué par le slogan affiché : « Précarité ne doit pas rimer avec exclusion ». Il me dit : « Mais ça ne rime pas ! » Le mot peut nous faire sourire, pas lui. Une histoire devient elle-même « psychotique » quand le mot prend la place tout entière de la chose qu’il cherche à représenter. Pour Freud, dans la psychose (particulièrement dans la schizophrénie), les mots sont traités comme des choses, à la manière dont procède le processus primaire dans le rêve et autres formations de l’inconscient. La relation de mots prévaut sur la relation de choses. Pour le psychotique, un chat est un chat, un trou est un trou, il n’y a pas de nuance qui puisse tenir lieu d’une réalité autre. Serge Leclaire donnait l’exemple de ce schizophrène qui ne pouvait pas boire l’eau au verre parce qu’on peut « se noyer dans un verre d’eau ». Humour pour les uns, réalité-vérité pour les autres.

Sans doute serait-il difficile d’être analyste si l’on ne dispose pas d’un certain sens de l’humour. Ne serait-ce que parce que le déplacement que permet l’interprétation repose bien souvent sur un jeu de mots. Un jeu qui ne change pas la face du monde mais qui permet de le voir autrement. Louise raconte un rêve, ça se passe dans la cour de récréation, elle se bagarre avec des garçons… Le souvenir lui revient alors du plaisir qu’elle et son père prenaient à « jouer à la bagarre » sur le lit dans sa chambre d’enfant. Tout à coup, une pointe d’angoisse surgit. Elle lance : « Non, j’en suis sûre, mon père ne m’a jamais rien fait… » L’analyste : « Ça n’empêche pas de rêver ! »

Une telle interprétation n’est évidemment possible que si on la devine recevable. Ce n’est pas toujours le cas et il convient alors de s’abstenir. L’extrême sexualisation du péché originel dont procède le Christianisme a sans doute apporté sa contribution au pansexualisme freudien. De ce point de vue, les histoires drôles ne sont pas toujours très catholiques. Je tiens d’un collègue cette séquence de séance :

« Luc est fils d’une famille aussi bourgeoise que catholique pratiquante, sa mère surtout, véritable grenouille de bénitier. Tout cela fait plutôt partie de ses mauvais souvenirs d’enfance, l’ennui du catéchisme et de la messe. Mais le non-croyant qu’il est devenu prend toujours un malin plaisir, lors des repas de famille, d’une plaisanterie provocatrice. Offusquer sa mère, la faire rougir, pourrait bien être l’un des ressorts secrets de leur complicité. Il raconte la dernière histoire qu’il a servie à table un dimanche, le jour du Seigneur… Celle d’un jeune vicaire envoyé aider le curé de la paroisse, le père Machin. Un jour où il doit s’absenter, le curé donne à son assistant quelques conseils pour la confession : « Pour tel péché 1 Pater, 2 Avé, pour tel autre 3 Mea maxima culpa, etc. Et puis, si tu ne sais pas, tu cours à la sacristie, tu demandes aux enfants de chœur, ils savent tout. » S’agenouille alors dans le confessionnal une femme aussi confuse que honteuse : « Mon Père, j’ai gravement péché, j’ai fait une fellation à mon voisin de palier… » Bref moment de panique du jeune vicaire, il court à la sacristie, interroge les enfants de chœur : « Le Père Machin, il donne quoi pour une fellation ? » Les enfants lui répondent :
« Un carambar ! » »

Je vous remercie de votre attention.

En résumé :

  1. La psyché fonctionne sur le modèle de l’après-coup.
  2. Le trait d’esprit (Witz) est un détour de l’inconscient.
  3. Le Witz assure une fonction anti-traumatique.
  4. Le Witz fait l’économie d’une dépense psychique et peut apporter un gain de plaisir.
  5. Le Witz est inhérent à l’activité psychique inconsciente et opère par nécessité comme un jaillissement.
  6. Le trait d’esprit repose sur le langage et lie la parole à la vie sexuelle.
  7. L’humour est une défense contre la souffrance qui assure le triomphe du narcissisme.

Les textes des membres

Lettre ouverte n°1

APAT - Communiqué du Bureau  Pourquoi encore tant de haine : Après la tentative d’un groupuscule  parlementaire...

lire plus