Thierry Schmeltz – Le transfert : une histoire qui se joue à deux

Conférence à l’Institut Universitaire Européen Rachi

Troyes – 6 mai 2024

Thierry SCHMELTZ

On me demandait de répondre à deux questions : Le transfert, qu’est-ce que c’est ? Est-ce une découverte de la psychanalyse ?

Je dois dire qu’il est plus commode de répondre à la deuxième question qu’à la première. Est-ce que le transfert est une découverte de la psychanalyse ? Eh bien non ! Mais le transfert en psychanalyse est étroitement lié à la pratique de la cure, et donc à la technique. On pourrait dire qu’il en est l’essence même. Alors, je vais essayer de montrer quelle place le transfert a pris dans la clinique et la théorie psychanalytique à partir de Freud.

Le transfert, qu’est-ce que c’est ? S’il est difficile de traiter directement cette question, nous pouvons toutefois soutenir qu’il s’agit d’une manifestation de l’inconscient et, qu’à ce titre, le transfert est de nature à rester insaisissable et inconnaissable en soi. Tout comme de l’inconscient, on ne connait que des formations de l’inconscient ; du transfert, il n’y a que des manifestations de transfert dont on puisse parler.

Aussi est-ce un peu un abus de langage tout autant qu’un détournement de sens lorsqu’on lit ou lorsqu’on entend certains raccourcis qui ont tendance à chosifier le phénomène transférentiel. Par exemple, parler de son transfert ou de son contre-transfert comme une appropriation qui pourrait être qualifiable objectivement, en pleine conscience pourrait-on dire, désigne en fait autre chose qui exclut précisément la marque de l’inconscient. Voilà déjà une première aporie de laquelle il faut pouvoir se dégager.

Quand je réfléchissais à la meilleure manière de définir cette notion commune qu’est le transfert dans le champ des relations humaines pour tenter d’en cerner l’usage spécifique dans l’épistémologie psychanalytique, j’ai pensé à l’étymologie comme première boussole.

Le mot transfert (Übertragung dans la langue de Freud) constitue donc la forme substantivée du verbe transférer, lui-même emprunt du latinisme médiéval qui signifie « porter au-delà ». Cette acception préliminaire donne ainsi une indication de l’idée de déplacement d’un lieu à un autre. L’usage de la langue va ensuite lui conférer une spécification juridique, en particulier dans le registre commercial et financier, d’où les expressions « transfert de propriété », consistant à transmettre le bien ou le droit d’une personne à une autre, et « transfert de capitaux » qui vise à faire passer des fonds monétaires d’un compte à un autre, généralement d’un pays à un autre.

Transférer peut également prendre le sens de délocaliser ou d’exiler quand on évoque par exemple le transfert d’une usine à l’étranger ou le transfert du siège social d’un groupe industriel, d’une entreprise ou encore d’une administration. Le sens d’exportation s’entend aussi dans l’expression « transfert de technologie ». En droit on trouve également la notion de « dépaysement » qui se réfère à une procédure légale permettant le dessaisissement de la juridiction naturellement compétente d’une affaire pour la transférer à un autre tribunal.

Sur un plan géopolitique, on pourrait encore évoquer le transfert de souveraineté. La campagne actuelle pour les élections européennes amène dans le débat public la question de la primauté du droit européen qui est vécue par certains comme une menace qui pèse sur la souveraineté nationale et qui irait jusqu’à son abandon. Par ailleurs, les guerres qui font rage non seulement à nos portes mais un peu partout dans le monde impliquent peu ou prou des transferts de populations, c’est à dire des déplacements forcés de quantités massives de personnes qui n’ont pas le choix.

En médecine embryologique, on parle de « transfert d’embryon » quand on passe, après fécondation in vitro, de l’éprouvette à l’utérus. Et en biologie moléculaire, on distingue l’ARN messager et l’ARN de transfert dans le processus de transcription et de codage génétique.

Plus prosaïquement, lors des périodes de mercato footballistique, on parle de transfert de joueurs professionnels d’un club à un autre et on s’ébahie souvent du coût faramineux de ces transferts. On réalise un transfert de fichiers informatiques lorsqu’on déplace leur lieu de stockage vers un autre support de sauvegarde. On fait un transfert d’adresse quand on déménage et que l’on veut faire suivre son courrier. Et un transfert d’appels quand on souhaite continuer de les recevoir à partir du même numéro mais sur une autre ligne téléphonique. Et je me souviens d’une époque où l’on pouvait faire des « transferts » sur des vêtements en transposant à l’aide d’un fer à repasser très chaud le décalque d’un motif à reproduire directement sur le tissu. Je dois convenir que le résultat était le plus souvent aléatoire et les brûlures fréquentes !

Alors, à travers ce florilège, autant dire que la psychanalyse n’a inventé ni la chose ni le mot « transfert » qui existait en ses différentes déclinaisons bien avant elle.

Ce que Freud a découvert en revanche et qui a contribué, selon moi, à la révolution psychanalytique, c’est que le phénomène transférentiel qui existe de manière quasi automatique dans toutes formes de relations humaines est une donnée inconsciente commune qui a des implications particulières dans le processus de la cure au point d’en devenir l’un des leviers essentiels de son déroulement. Le génie de Freud est d’avoir réussi à faire du transfert un phénomène utilisable au service de la cure. En première approximation, on pourrait dire que la psychanalyse c’est grosso modo l’analyse du transfert. Mais nous verrons qu’en pratique comme en théorie, la question reste bien plus complexe.

Alors quid du transfert ?

Je vais continuer à ne pas vous répondre pour le moment mais je vais vous raconter une petite histoire qui m’est apparue très illustrative. Il y a quelques jours, j’ai entendu à la radio une émission à propos des arnaques sur Internet. Une dame d’un certain âge racontait comment elle avait été victime d’un « brouteur ». Un « brouteur » c’est un usurpateur d’identité, un maître de l’imposture, un praticien de l’escroquerie sentimentale et un expert du chantage sexuel qui utilise Internet, en particulier les réseaux sociaux, pour monter ses fourberies et in fine soutirer de l’argent à ses victimes. Le mot lui-même viendrait du français ivoirien qui ferait référence au « mouton qui se nourrit sans effort là où il est ».

Cette dame avait été contactée par un homme « sympathique et courtois » disait-elle, qui prétendait vouloir entretenir une relation purement amicale. Prudente au début, elle avait néanmoins accepté de correspondre par courriel avec cet inconnu « plein de délicatesse » et à qui, chemin faisant, elle avait fini par donner son numéro de téléphone. Des échanges réguliers de SMS et de photos se sont progressivement mis en place ; l’homme n’oubliant jamais d’adresser un message aimable et d’une infinie douceur chaque soir avant le coucher et chaque matin au réveil. La dame dit combien elle s’était sentie séduite par cet homme qui présentait tellement de qualités et d’attentions que des sentiments assez intenses commençaient à se faire jour en elle. Elle avait l’impression de vivre à distance quelque chose d’extrêmement fort et se sentait heureuse de penser qu’elle comptait vraiment pour quelqu’un. Une nouvelle vie se dessinait peu à peu dans son esprit…

Je vous passe les détails de cette aventure qui s’est tout de même étirée sur plusieurs mois sans, bien entendu, que les deux protagonistes se rencontrent réellement. La dame a fini par se faire extorquer une très grosse somme d’argent, après quoi le bel inconnu a totalement et définitivement disparu de la circulation ! La dame a alors compris qu’elle s’était fait abuser et s’est décidé à déposer plainte. Voilà pour le résumé de l’histoire !

Ce qui peut paraître surprenant dans cette situation, c’est que dans l’après-coup de son expérience vécue, la dame peut dire qu’elle s’est beaucoup reproché de s’être fait aveugler et berner, mais qu’au plus profond d’elle-même elle n’en voulait pas à cet homme. Car pour elle, cette mystification lui a fait vivre des émois d’une force rare qu’elle pensait dans un premier temps n’avoir jamais éprouvés. Puis elle apporte dans son témoignage une précision supplémentaire qui a toute son importance : sa crédulité lui a fait investir cette relation fictive parce qu’elle retrouvait dit-elle la joie et l’effervescence de ses premiers amours depuis longtemps disparus. Autrement dit, cette dame avait tout à coup l’occasion (qu’elle n’attendait pas consciemment et qu’elle n’avait pas vu venir) de s’abandonner à nouveau au désir d’aimer, d’être aimée et de s’aimer comme autrefois.

Par conséquent, il s’agit ici d’une sorte de retrouvaille avec un objet d’amour fantasmatique, donc avec un objet interne qui a valeur d’imago. Cet homme virtuel de l’Internet s’est présenté pour cette dame un peu comme un Deus ex machina, investi par le fantasme comme une surface de projection. Voilà l’exemple même de la transposition inconsciente d’un prototype affectif ancien sur un objet actuel, investi imaginairement.

Disons que cette transposition imaginaire d’une « relation de sentiment » pour reprendre un syntagme freudien, c’est précisément la marque du transfert ! Précisons d’un certain type de mouvement transférentiel car le transfert, par sa nature et ses caractéristiques psychiques, ne se réduit pas, loin s’en faut, à ce seul aspect. En l’espèce, le transfert est créateur d’un leurre du fait qu’il est capable de reproduire, ici et maintenant, sur l’objet présent ce qui s’est vécu subjectivement, ailleurs et autrefois, avec un objet désormais absent ou perdu. On retrouve ainsi la première occurrence signifiante de l’action du transfert : « porter au-delà », transposer par-delà l’espace et le temps. C’est ce qui fera dire à Freud que tout ce qui se passe en séance est de l’ordre de la réminiscence ; réminiscence qu’il convient alors d’actualiser par la levée des refoulements obtenue sous l’effet du travail interprétatif.

La situation analytique est ainsi une sorte de théâtre, un théâtre à deux qui offre les conditions de l’actualisation pour peu que l’analyste soit en position d’interpréter le transfert ou d’interpréter un matériel psychique dans le transfert. D’où le titre que j’ai proposé : Le transfert, une histoire qui se joue à deux. « Au moins à deux », aurais-je pu ajouter ! En tous cas, qu’il s’agisse d’un objet interne, d’un imago qui représente l’autre en soi ou qu’il s’agisse d’un objet externe incarné dans une personne voire dans un fétiche, il faut de l’autre pour qu’il y ait transfert. Le transfert c’est d’abord une adresse à un autre et c’est en cela qu’il est le premier témoin de l’altérité. Précisons encore que le transfert n’existe qu’en tant qu’il est véhiculé dans et par l’exercice de la parole. Sans parole, il n’y aurait pas de transfert.

La notion de transfert[1] apparaît dès 1895 sous la plume de Freud dans les Etudes sur l’hystérie, en particulier dans le dernier chapitre consacré à la Psychothérapie de l’hystérie. Le transfert est alors présenté comme une production psychique du patient se réalisant à partir d’une liaison tronquée dans sa relation au médecin.

Je cite : « La malade craint de reporter sur la personne du médecin les représentations pénibles nées du contenu de l’analyse. C’est là un fait constant dans certaines analyses. Le transfert au médecin se réalise par une fausse association. J’en donnerai ici un exemple. Chez l’une de mes patientes, un certain symptôme hystérique tirait son origine du désir éprouvé longtemps auparavant, mais aussitôt rejeté dans l’inconscient, de voir l’homme avec qui elle avait conversé, la serrer affectueusement dans ses bras et lui soustraire un baiser. Or il advient, à la fin d’une séance, qu’un désir semblable surgit chez la malade par rapport à ma personne ; elle en est épouvantée, passe une nuit blanche et, à la séance suivante où, cependant, elle ne refuse pas de se laisser traiter, le procédé reste entièrement inopérant. Après avoir appris de quelle difficulté il s’agissait et être parvenu à la surmonter, je puis reprendre le travail et voilà que le désir qui a tant effrayé la malade s’avère le plus proche des souvenirs pathogènes, celui même que faisait nécessairement prévoir l’enchaînement logique des faits. Les choses s’étaient déroulées de la façon suivante : le contenu du désir avait surgi dans le conscient de la malade, mais sans être accompagné du souvenir des circonstances accessoires capables de situer ce désir dans le passé. Le désir actuel se trouva rattaché, par une compulsion associative, à ma personne évidemment passée au premier plan des préoccupations de la malade. Dans cette mésalliance – à laquelle je donne le nom de faux rapport – l’affect qui entre en jeu est identique à celui qui avait jadis incité ma patiente à repousser un désir interdit. Depuis que je sais cela, je puis, chaque fois que ma personne se trouve ainsi impliquée, postuler l’existence d’un transfert et d’un faux rapport. Chose bizarre, les malades sont en pareil cas toujours dupes. »[2]

À l’époque, Freud n’a pas encore renoncé à l’hypnose et la technique psychanalytique en est à ses balbutiements. C’est toujours cette idée de connexion erronée qui prévaut au passage du siècle dans La science des rêves (1900a) lorsqu’une représentation inconsciente crée un faux rapport avec une représentation anodine du préconscient à laquelle elle transfère son intensité et qui lui sert de déguisement. La représentation préconsciente se voit tout à coup surinvestie affectivement en se chargeant du contenu transféré. Le désir inconscient peut alors avancer masqué et clandestinement à l’abri d’un porte-drapeau moins compromettant.

Notre brouteur de tout à l’heure est devenu au fil de la relation une figure fictive d’homme providentiel aux yeux de celle qui allait devenir sa victime après qu’elle ait choisi de se laisser séduire, c’est-à-dire de s’abandonner à la satisfaction narcissique d’être aimée et, surtout, en se convainquant de la réalité de cet amour. Le mouvement interne qui s’est opéré montre au moins une chose : c’est que le transfert implique une régression temporelle, il convoque un retour en arrière. Ce qui régresse c’est la libido, charge affective de la pulsion. Elle profite du nouvel objet pour réinvestir les parties les plus inconscientes et les plus profondes de ses complexes infantiles. La dame voulait réhabiliter dans un amour au présent des amours du passé, peut-être même jusqu’au stade primitif du lien fusionnel à l’autre, sur le modèle de la symbiose mère/enfant, où les deux ne forment qu’un. Mais cela, l’histoire ne permet pas de le dire.

En revanche, elle permet de souligner qu’au nom de la passion et d’une croyance chevillée au corps, le transfert a créé de toutes pièces l’objet qu’il a investi. Ce qui est l’occasion de préciser que le transfert est pulsionnel et qu’il précède l’objet. La dame n’a pu se forger sa conviction amoureuse qu’au prix d’une totale négativation de l’objet actuel, d’un total effacement de toutes les marques de singularité de son mystérieux correspondant ; et cela en dépit de tous les indices de réalité probante qui l’avaient pourtant incitée au début à une prudence raisonnable et justifiée. Peu à peu, gagnée par l’illusion fantasmatique et le déni de réalité, elle a façonné un objet susceptible de répondre au désir puisé à la source de son passé infantile.

Pour servir son intention malfaisante, le brouteur n’a fait que se prêter psychiquement au jeu du transfert en étant progressivement le support des représentations inconscientes organisatrices de la névrose de la dame. Peut-être avait-il lu Freud ? En tous cas, il a induit et entretenu la construction de ce « faux rapport » pour devenir imaginairement celui que, bien sûr, il n’était pas en réalité. Aussi l’analyste, dans sa position d’analyste, ne doit-il pas se tromper sur les demandes d’amour de ses patients ou patientes, demandes qui sont toujours marquées, dans le cadre de la cure, par le sceau du transfert. Sans autre but que de proposer sa disponibilité à l’écoute, l’analyste est investi de diverses façons au fil de la cure pour porter tous les déguisements que lui prête sans le savoir son patient ; celui-ci s’accrochant à la conviction tenace que ce qu’il est en train de vivre et d’éprouver actuellement est de l’ordre de la réalité. Alors réalité certes, mais réalité transférentielle de ce qui se dévoile et s’actualise de sa vie psychique dans le setting analytique. De son côté, le patient ne l’entend pas toujours de cette oreille car il veut agir ses passions, sans égard pour la réalité tangible, sans tenir compte ni des faits concrets ni de la situation objective.

En 1905, Freud revient sur cette question du transfert (mot qu’il emploie alors au pluriel) dans la postface à son essai Fragment d’une analyse d’hystérie[3] (le fameux « Cas Dora » dont Béatrice Braun nous a parlé la dernière fois pour illustrer sa conférence sur le rêve). Dans le texte, Freud pose clairement que « la cure psychanalytique ne crée pas le transfert, elle ne fait que le mettre à découvert », le dévoiler en quelque sorte « comme les autres phénomènes psychiques cachés ». À ce moment, Freud cherche à en proposer une définition et une approche technique.

Je le cite : « Pendant une cure psychanalytique […] la productivité de la névrose n’est en rien éteinte, elle se confirme au contraire dans la création d’une sorte particulière de formations de pensée le plus souvent inconscientes auxquelles on peut donner le nom de « transferts ». Que sont les transferts ? Ce sont des rééditions, des reproductions des motions et fantaisies appelées à être éveillées et rendues conscientes tandis que l’analyse avance, s’accompagnant d’un remplacement […] d’une personne antérieure par la personne du médecin. En d’autres termes : toute une série d’expériences vécues psychiques antérieures revient à la vie, non pas comme quelque chose de passé, mais comme une relation actuelle à la personne du médecin. Il y a des transferts de cette sorte qui dans leur contenu ne se différencient absolument pas de leur prototype, au remplacement près. Ce sont donc […] de simples réimpressions, des rééditions non modifiées. D’autres transferts sont fabriqués avec plus d’art, ils ont connu une atténuation de leur contenu, une sublimation […], et sont même capables de devenir conscients en s’étayant sur une quelconque particularité réelle, habilement utilisée, touchant la personne du médecin ou empruntée aux circonstances de sa vie. Ce sont donc des éditions revues et corrigées, et non plus des réimpressions. »[4]

Si la définition du transfert se précise, Freud ne le considère toutefois pas encore comme un phénomène global qui impacte la dynamique générale de la cure. Il voit plutôt les transferts, d’où le pluriel, comme des épiphénomènes localisés qui ne concernent qu’un aspect de la vie psychique du patient et qui doivent être traités comme des symptômes isolés. C’est un peu plus tard, notamment avec la reconnaissance des désirs œdipiens et de leur ambivalence dans la cure, reconnaissance donc de la vie sexuelle infantile, que Freud fera du transfert un véritable processus structurant l’ensemble du traitement psychanalytique à partir des imagos infantiles.

Sous couvert de la description du phénomène transférentiel, Freud s’applique à en préciser la qualité première de résistance ; résistance qu’il s’agit alors de repérer et de dissoudre afin de faire du transfert un véritable allié, c’est-à-dire un opérateur favorisant le développement et la croissance de la cure.

Je le cite à nouveau : « Dans la théorie analytique, on en arrive à l’idée que le transfert est quelque chose de nécessairement requis. Dans la pratique on se convainc du moins qu’on ne peut l’éviter par aucun moyen et qu’on a à combattre cette dernière création de la maladie comme toutes les précédentes. Or cette partie du travail est de loin la plus difficile. […] En psychanalyse, […] toutes les motions, y compris les motions hostiles, sont réveillées, mises à profit pour l’analyse en étant rendues conscientes, et c’est ainsi que le transfert est sans arrêt détruit. Le transfert, qui est destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire si l’on réussit à le deviner chaque fois et à le traduire au malade. » (Ibid., p. 295-297)

Par conséquent, il s’agit à travers l’écoute analytique de deviner la position dans laquelle le patient entend mettre l’analyste à certains moments de la cure. Porter attention à son patient, c’est ainsi se laisser déplacer par sa parole au lieu même d’où son passé peut être entendu ; c’est se laisser assigner une place psychique pour représenter les absents de son histoire ; et c’est surtout abandonner une position de savoir sur l’autre pour prendre celle qu’il cherche à nous faire occuper dans l’espoir d’y être reconnu, souvent pour la première fois.

Dans sa XXVIIème conférence d’introduction à la psychanalyse[5], Freud précise, en 1917, que le transfert tendre – que l’on peut considèrer aujourd’hui comme le « transfert de base » – est un phénomène régulier qui se trouve intimement lié à la nature de la névrose. Cette modalité transférentielle se répète dès le début du traitement dans chaque nouveau cas, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, et constitue pendant un temps le ressort le plus puissant du travail analytique. Pendant un temps, en effet, jusqu’au moment où ce transfert tendre, tandis que l’analyse progresse, se transforme en une poche de résistance sur un mode aussi bien sensuel qu’hostile.

Une résistance peut ainsi se manifester quand le patient devient trop complaisant avec l’analyste dans le but de lui plaire en lui apportant, par exemple, une profusion de rêves en séance comme autant de cadeaux. Ou quand il sature l’espace de la séance avec une logorrhée qui tient l’analyste à distance. Ou quand il « oublie » ses engagements du début de traitement à l’égard de la règle fondamentale qui consiste à dire tout ce qui vient à l’esprit sans sélection ni critique. Ou encore quand sa capacité associative est soudainement altérée, empêchée, gelée voire barrée dans le fil même du discours ou à la suite d’une interprétation. Le patient devient tout à coup silencieux ou dit que plus rien ne lui vient à l’esprit. Il paraît alors plongé dans un abime de perplexité plus ou moins angoissant. Tout semble se passer comme si le patient devait dans l’urgence de la situation se protéger de l’affleurement conscient d’un matériel psychique inconscient constituant en ce point une menace. La résistance se présente alors comme une puissance de haut niveau, à la mesure de la puissance pulsionnelle du contenu refoulé, que le patient oppose à toute modification de son état psychique. À travers la résistance, ce qui se refuse aujourd’hui à l’entendement analytique est du même ordre que ce qui s’est autrefois refusé psychiquement à la conscience par l’action du refoulement à l’origine de la formation symptomatique.

Alors, à quoi sert la résistance ? Pour paraphraser le célèbre aphorisme de Pascal, on pourrait dire que l’inconscient a ses raisons que la conscience ne veut point connaître. Car la résistance est d’abord résistance à la remémoration. Elle constitue une sorte de digue dont la présence signale la proximité d’un noyau pathogène, c’est-à-dire d’un conflit inconscient, donc d’un refoulement. Par conséquent, la résistance vise d’abord à écarter une tendance qui concerne le sexuel et/ou l’agressivité, tendance jugée inacceptable pour le moi. C’est à partir du refoulement que la résistance se constitue sous la forme d’une force de contre-investissement. Elle vient ainsi en appui des forces de refoulement pour le consolider et éviter le retour du refoulé. Le refoulé serait un peu comme l’étranger à qui on refuse le territoire et qui ferait l’objet d’une reconduite hors des frontières ; lesquelles frontières seraient quant à elles protégées par des forces supplétives chargées de résister à toute nouvelle tentative d’intrusion. Or, l’étranger en question c’est l’étranger en soi, c’est cette partie de soi que l’on refuse de reconnaître comme partie intégrante de son être, que l’on préfère considérer comme persona non grata et la renvoyer d’où elle vient au prix, souvent, d’une souffrance de vivre.

La persistance de cette résistance (de refoulement ou de transfert) entrave le processus analytique qu’elle risque de mettre en échec. Elle requiert une interprétation qui consiste à ouvrir une brèche dans cette digue défensive pour admettre les éléments refoulés et les intégrer dans la subjectivité du patient. C’est ce que Freud désigne sous le néologisme de perlaboration. Le transfert joue également la même partition de résistance dès lors qu’il devient un transfert négatif ou hostile. Liquider la résistance est donc l’une des tâches principales du travail analytique qui implique de la repérer et de l’interpréter afin d’opérer le changement topique nécessaire. Il s’agit en effet de faire advenir consciente de la matière inconsciente en supprimant le refoulement et en éliminant les conditions de formation du symptôme. À l’inverse du refoulé qui appartient au système inconscient, la résistance, bien qu’inconsciente dans sa qualité, demeure un agent et un élément du moi, et c’est sur ce terrain qu’il est possible de procéder à l’interprétation pour la dissoudre. J’en donnerai bientôt deux exemples. Pour Freud, le transfert ne s’interprète que lorsqu’il devient une résistance. L’opération consiste alors à faire condescendre le refoulé inconscient au rang d’un contenu de représentation préconscient (en attente d’advenir conscient) afin de convertir la valeur psychique du conflit. En effet, le passage via l’interprétation d’un conflit inconscient pathogène à un conflit conscient ordinaire le rend désormais susceptible de faire l’objet d’une nouvelle élaboration vers un compromis plus favorable de résolution et d’assimilation psychique.

Le maniement du transfert dans la cure vise un but précis : celui de transposer sur la scène analytique la névrose infantile du patient en névrose de transfert. La névrose infantile est issue des conflits psychiques précoces ayant conduit aux refoulements de sollicitations libidinales trop intenses. La névrose de transfert est cette « maladie artificielle », selon l’expression de Freud, qui permet par l’effet de reviviscence des conflits intrapsychiques anciens d’envisager une révision des refoulements mis en cause dans la formation des symptômes pathogènes. Il faut dire qu’à l’époque de la constitution de ces conflits originels, le moi du sujet était infantile, fragile et immature, le plus souvent incapable de métaboliser psychiquement l’exigence économique de la poussée pulsionnelle et des sollicitations libidinales ; d’où le recours au refoulement. Au moment où le patient vient en analyse, son moi s’est organisé et fortifié, a gagné en maturité et s’est enrichi d’expériences qui lui permet désormais de concevoir une résolution plus adéquate des conflits qui s’étaient maintenus jusque-là inchangés sous la forme de symptômes.

En 1912, Freud fait paraître son article sur La dynamique du transfert[6] dans lequel il veut clarifier la systématisation du transfert au cours de la cure et le rôle qu’il vient y jouer. Quelques années plus tard paraitra son texte sur L’observation de l’amour de transfert[7] dans lequel il aborde également la question du « contre-transfert » que je n’évoquerai pas ici par manque de temps. Pour Freud, il ne fait plus de doute que le transfert a à voir avec les dispositions affectives profondes du sujet, c’est à dire avec la question de l’amour. Pour lui, il n’existe pas d’amour qui n’ait son prototype dans l’enfance. Cette question est tout sauf univoque car elle convoque les déterminations libidinales à la fois constitutionnelles de l’individu et circonstancielles selon les expériences que la vie apporte et fait vivre à chacun. Ce composé idiosyncrasique qui conjugue des facteurs innés et des éléments acquis forme une constellation psychique singulière. Mais loin d’être statique, du fait de la permanence pulsionnelle, cette configuration constitue une force motrice qui va avoir tendance à chercher à s’appliquer dans toute relation à l’autre, donc aussi bien à l’égard de l’analyste, comme une sorte de schème reproductible et automatique. Le facteur infantile vient donner à l’amour son caractère compulsionnel, répétitif, quasi pathologique, relativement inapte à se modifier, et c’est sans doute cet état de chose qui donne au transfert toute sa force et sa fécondité.

Le patient est conscient en partie, mais en partie seulement, de la nature de son lien à l’analyste en tant qu’il en attend délibérément quelque chose. Une autre partie du processus, la plus importante, chargée des requêtes libidinales originaires non satisfaites, continue de circuler activement au niveau de sa vie psychique inconsciente et fantasmatique. C’est cette part des attentes affectives frustrées et refoulées, échappant totalement à la conscience du patient, qui constitue l’essentiel du phénomène transférentiel et, ce faisant, l’enjeu principal de la cure psychanalytique. Le refoulé se caractérise en effet par son insistance à vouloir faire retour, désignant ici les phénomènes de répétition propres à tout ce qui émane de l’inconscient. À l’appui de l’expérience du rêve qui rapporte des souvenirs que la conscience semblait avoir perdus, la preuve est faite que toute impression et toute perception psychiques laissent une trace inaltérable susceptible de revenir indéfiniment au jour, signant ainsi la dimension intemporelle de l’inconscient. Disons que « ça cherche sans cesse à revenir ! » C’est en ce sens que le symptôme est une répétition et le transfert la marque de l’après-coup.

Je donnerai pour finir deux exemples très courts d’un moment interprétatif saisi à chaque fois dans un mouvement de transfert négatif, agressif pour le premier, érotique pour le second. Par souci de confidentialité, je n’indiquerai bien entendu aucun élément anamnestique précis ni détail de l’histoire.

  1. Exemple d’interprétation d’un élément de transfert hostile :

C’est une patiente qui m’interpelle directement au cours d’une séance en mobilisant toute une série de critiques assez virulentes sur un mode de décharge où je suis clairement positionné dans un transfert paternel.

Elle dit : « Vous ne répondez jamais quand je vous pose des questions et ça m’énerve… Vous ne voyez pas que je vais mal ?… Je dois me dépatouiller toute seule, c’est ça ?… Vous n’en avez rien à faire de ce qui m’arrive… Je me demande à quoi vous servez… Si ça se trouve vous dormez dans mon dos pendant que je vous parle. Je ne sais pas pourquoi je continue à venir vous voir. C’est nul, ça ne me sert à rien. Je tourne en rond et je perds mon temps. Vous n’êtes là que pour profiter de mon argent… Je suis perdue, et vous, vous ne dites rien… »

Je laisse un peu passer l’orage et j’interviens en lui disant très tranquillement : « Vous vous adressez à moi avec des tas de reproches. Mais je les entends comme ceux que vous auriez souhaité, à juste raison, adresser à votre père pour qu’il reconnaisse comme moi votre désarroi ! »

La patiente s’effondre en larmes et finit par dire dans un sanglot : « Il ne m’en a pas laissé le temps. Il est parti avant… Vous, au moins, vous êtes là ! »

L’interprétation a bien été entendue par la patiente comme le déplacement transférentiel sur ma personne d’un contentieux enkysté et douloureux à l’égard du père qui a pu ensuite être élaboré. L’appui sur la permanence et la continuité du lien dans le cadre analytique a permis à la patiente de se récupérer et de sortir de ce mouvement de négativation qui aurait pu gravement compromettre la poursuite de la cure.

  • Exemple d’interprétation d’un élément de transfert négatif à caractère sensuel :

Il s’agit d’une patiente qui a vécu dans sa prime enfance une séparation assez longue et pénible d’avec sa mère pour des motifs graves de santé. Elle a manqué de soins maternels primaires et ramène régulièrement en séance un sentiment d’abandon.

Elle dit un jour : « Je déprime à nouveau sans savoir pourquoi et ça me mine. En plus, vous m’annoncez vos vacances. C’est difficile pour moi d’imaginer qu’il y a pour vous quelque chose ou quelqu’un de plus important. Ça m’angoisse de me sentir seule. J’aurais besoin de sentir la chaleur d’un corps. Là, je ressens beaucoup de tristesse et je souhaiterais que vous me preniez dans vos bras… »

Je m’entends lui dire : « Comme l’enfant que vous étiez autrefois aurait voulu que votre mère vous berce dans les siens ? »

Après un moment de silence, la patiente s’exclame : « J’aurais tout fait pour qu’elle s’intéresse à moi. Je voulais toujours être dans ses bras. Je jubilais quand elle me disait que j’étais son rayon de soleil et que je la rendais heureuse. Mais tout ça s’est vite arrêté. Je n’ai pas compris pourquoi… Et après, ma sœur est arrivée ! »

L’associativité de remémoration se passe de commentaires tant la patiente interprète parfaitement pour elle-même la naissance de la petite sœur comme un moment de césure radicale dans la qualité perçue de l’investissement maternel. L’intensité des désirs œdipiens assortis des fantasmes de rivalité et de jalousie se réactualisent en se démasquant dans le transfert. Ils pourront, à partir de cet insight, être reconnus et élaborés.

En choisissant ces deux exemples déjà anciens, j’ai voulu montrer à quel point l’analyste est amené à manier tout au long de la cure des matières transférentielles tumultueuses, tant du côté sexuel et amoureux que du côté agressif et haineux. Pour reprendre la métaphore freudienne, ce maniement exige les mêmes précautions et la même conscience des dangers que le chimiste qui manipule des explosifs dont la dangerosité est aussi la mesure de leur efficacité. Alors, au-delà de l’impératif éthique absolu de ne céder en rien aux revendications transférentielles du patient, quelles qu’elles soient, il convient de l’amener à prendre conscience que ses sentiments éprouvés en séance à l’égard de la personne de l’analyste répètent quelque chose d’une situation antérieure, généralement située dans l’enfance, à l’égard d’autres figures éminemment investies, de manière à l’inciter à renoncer à vouloir agir ses fantasmes pour l’amener à traduire leur répétition dans le transfert en souvenirs élaborables. C’est à ce titre que le cadre analytique se définit non par son aménagement matériel mais par le processus actif qu’il permet de mettre en œuvre en tant qu’analyseur du transfert et interprète des résistances.


[1] La première mention du transfert dans la littérature psychanalytique vient de Wilhelm Stekel (1868-1940) à la fin du XIXè siècle. Stekel était un médecin d’origine ukrainienne, premier analysant de Freud à devenir psychanalyste. Il a débuté sa carrière à la clinique fondée par Richard Von Krafft-Ebing (1840-1902, psychiatre germano-autrichien), lequel a été l’un des premiers à publier sur la question des perversions sexuelles et à donner à la postérité les termes de sadisme et de masochisme. Stekel est un personnage important dans l’histoire pionnière de la psychanalyse. C’est lui qui est à l’origine de la Société psychologique du mercredi qui réunissait autour de Freud le cercle des premiers analystes (A. Adler, O. Rank, I. Sadger, notamment), société qui deviendra quelques années plus tard la Société psychanalytique de Vienne. Stekel avait pris une part très active dans la Société du mercredi mais avait fini par faire dissidence et s’opposer à Freud qui l’exclura assez froidement de la communauté des fidèles. On peut se demander si cette rupture brutale n’a pas été, au moins en partie, l’effet d’un reste de transfert négatif non perçu ou mal résolu par Freud à l’égard de son ancien analysant à une époque où les phénomènes transférentiels n’avaient pas encore été suffisamment identifiés et élaborés.

[2] Freud, 1895d, Etudes sur l’hystérie, Paris, PUF, p. 245-246

[3] Cet essai, initialement intitulé Rêve et hystérie, était prêt dès janvier 1901, c’est-à-dire qu’il a été rédigé dans les deux semaines qui ont suivi l’interruption du traitement de Dora, mais Freud avait demandé à en différer la publication pour ne pas interférer avec la sortie cette année-là de sa Psychopathologie de la vie quotidienne qui paraissait chez le même éditeur.

[4] Freud S. (1905e [1901]/2006). Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora). OCF.P, VI. Paris, Puf, p. 295.

[5] Freud S. (1916-1917a [1915-1917]/2000). 27e Leçon : le transfert. OCF.P, XIV. Paris, Puf, p.458-459.

[6] Freud S. (1912b/1998). Sur la dynamique du transfert. OCF.P, XI : 107-116. Paris, Puf.

[7] Freud S. (1915a [1914]/2005). Remarques sur l’amour de transfert. OCF.P, XII : 197-211. Paris, Puf.

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